OBSÈQUES DE GEORGE SAND
10 juin 1876.
Le discours de Ernest Périgois
Publié dans le numéro 1108 de L’Univers Illustré du 17 juin 1876 :
Monsieur Périgois, conseiller général de l’Indre, avait d’abord pris la parole, d’une voix émue.
Voici son discours, qui a vivement impressionné l’assistance, et dans lequel il a rappelé les bienfaits dont le Berry est redevable à la femme qui était un grand cœur autant qu’un éclatant génie.
« Au milieu de cette élite que le nom de George Sand rassemble pour apporter un dernier hommage à celle qui n’est plus qu’une grande mémoire, si l’on voit avec quelque surprise s’avancer le plus humble et le dernier venu de ses anciens amis, --- qu’on l’excuse.
« Ce n’est pas seulement un instinct d’affection, mais un devoir sacré qui lui commande ce pénible, cet insuffisant effort. Partout, sans doute, la mort de la femme illustre qui ne connut point de rivales sera un deuil public pour la France entière ; ici, c’est comme un deuil de famille, c’est notre Berry qui perd sa couronne, et l’on a pensé qu’un de ses concitoyens devait, au nom de tous, exprimer leurs regrets et leurs adieux.
« A d’autres appartiendra d’apprécier ce génie littéraire, qui restera une de nos gloires nationales. Notre mission est plus modeste, plus intime aussi. A nous de dire comment elle fut, du commencement à la fin de cette existence si remplie et pourtant encore trop tôt brisée, l’âme vivante, l’honneur et l’orgueil de ce pays.
« Avant elle, oublié, sinon déshérité, il s’ignorait lui-même. Elle lui a appris à se connaître, à s’estimer à sa véritable valeur. Avec ce profond sentiment de la nature que, par une tradition ininterrompue, elle associait au style éloquent de J.-J. Rousseau, son premier modèle, inspirée par ses souvenirs d’enfance, elle a su pénétrer et traduire le charme de nos vallées silencieuses, la grâce naïve de nos traditions rustiques, et le sentiment populaire dans son langage primitif et ses plus fraîches poésies. Elle a ramené vers lui cet attrait de curiosité qui s’en détournait non sans une commisération quelque peu dédaigneuse. Et, comme l’initiative du génie est contagieuse en ses élans, elle a suscité du même coup l’attention et les efforts des esprits sérieux. A travers le prisme de ses tableaux, on a regardé, puis réfléchi. Enfin, on est venu. Le courant s’est établi. L’émulation s’est produite et la prospérité matérielle a suivi les visiteurs. N’est-il pas juste de reconnaître qu’en plus d’une occasion l’influence de cette royauté du talent n’a pas été inutile au développement devenu plus rapide de notre contrée, qui lui paye aujourd’hui une longue dette de reconnaissance ?
« C’est surtout à son Berry qu’elle a consacré ses premières, puis ses plus belles pages, qui la classent parmi nos grands maîtres. Seule, elle lui a donné sa véritable histoire, celle du foyer, celle du village, que personne ne savait comme elle ; enfin cette illustration qui jusque-là était le privilège des sites grandioses. Aussi, depuis une terre étrangère, égarés ou proscrits, ses compatriotes ne se sentaient plus isolés. Dès qu’on avait pu dire : « Je suis du pays de George Sand », l’intérêt vous était acquis. La connaître équivalait à la plus haute des recommandations. C’étaient les vaincus d’Athènes rachetés par les vers de leur poète.
« Là où on la trouvait elle-même, elle faisait plus encore : elle donnait tout son cœur, et c’était un cœur vraiment maternel. Certes, beaucoup n’avaient pas pleine conscience de sa supériorité intelligente. Mais qui donc pouvait ignorer sa bonté, jamais lasse et toujours inépuisable ? Quand sa muse compatissante s’est-elle refusée, même à un ennemi ?
« Les misères, les souffrances qu’elle a soulagées sans le dire, les bienfaits qu’elle a semés autour d’elle d’une main prodigue, nul n’en sait le compte ; mais qui ne s’en souvient ?
« Ailleurs, c’est une lumière qui s’éteint, une lumière qui rayonnait sur les deux mondes ; ici, c’est une source qui tarit. Quelle perte ! s’est-on écrié dans nos campagnes à la fatale nouvelle, que de bien elle faisait au pays !
« Enfant, jeune femme, reine par la beauté comme par le génie, assise enfin dans la jouissance paisible d’une gloire incontestée, elle est demeurée pour nous simple, tolérante et bonne, avec ses effusions familières et sa jeunesse de cœur. Elle ne s’est déshabituée jamais de nous aimer, de nous accueillir comme autrefois. La famille de ses amis était la sienne. Le regret de son intimité perdue ne s’effacera jamais du souvenir de ceux qui l’ont connue dans les bons et les mauvais jours. Si, comme tous les grands cœurs, elle a fait des ingrats à chaque étape de sa route, elle a rencontré des amis. Il en est d’absents qu’on ne verra point à ce funeste rendez-vous, des plus anciens et des meilleurs ; c’est que, plus heureux, ils l’ont précédée dans la tombe et n’auront point à la pleurer.
« Notre grande amie est tombée dans sa force, interrompant seulement alors un travail qui recommençait tous les jours. Par une exception rare, mais non sans exemple, l’âge n’avait point affaibli son talent. Était-ce donc parce qu’il lui venait du cœur ? Pourquoi faut-il qu’une organisation épuisée par des vieille faconde ait trahi cette énergie si constante dans le devoir qu’elle s’était tracé ?
« Ce n’est pas elle qu’il convient de plaindre, puisqu’à présent elle repose. Et puis, comme sa renommée, son esprit est impérissable. Il revit chez les générations nouvelles : il appartient à l’avenir.
« Patricienne de race, elle croyait s’élever et non descendre en inaugurant les temps nouveaux promis à la démocratie. Elle aimait le peuple, le défendait ; et, dans cette langue imagée des chefs d’œuvre qu’il sait toujours comprendre, elle s’étudiait à mettre à sa portée des enseignements et des conseils. Lui aussi gardera pieusement son souvenir. Unissant à la sensibilité de la femme des aspirations viriles, elle rêvait pour l’humanité des destinées meilleures. C’est ainsi qu’elle a servi la cause du progrès en y pensant toujours.
« En dessous et au-dessus des religions qui se transforment, des gouvernements qui passent, elle a voulu maintenir son esprit religieux, son âme indépendante, le droit et le culte de la liberté et de la patrie. Peut-être elle a pu se tromper parfois sur les hommes et les circonstances, car le génie même ne peut se dégager de l’élément humain. Mais les intuitions de son cœur ne la trompaient pas. Mais elle embrassait d’un regard puissant le but éternel, un idéal de justice et de vérité.
« La mort, venue, hélas ! avec son cortège implacable de souffrances ne l’a point surprise. Elle s’y était préparée et l’attendait avec une sérénité à l’épreuve. Elle se sentait d’ailleurs fortifiée et soutenue par le sentiment de son œuvre accompli, par la vénération et les sympathies fidèles qui l’entouraient. La nature a ses droits cependant, il ne dépendait point d’elle d’accepter sans un amer déchirement intérieur la séparation qui l’enlevait à ceux qu’elle avait tant aimés.
« Eux et nous, qui nous consolera, maintenant que la grande consolatrice, celle qui savait, d’une main si affectueuse et si douce, verser un baume sur toutes les blessures, est partie pour jamais ? --- Elle-même, elle encore qu’avertissait déjà le pressentiment d’une fin prochaine, quand elle saluait, aux lignes émues de son dernier livre, « l’incomparable sourire et le charme du printemps nouveau », dont elle ne verrait plus le retour.
« A présent qu’elle a enfin échangé la coupe de vie contre la coupe d’immortalité, souvenons-nous des ses paroles tristement prophétiques : « Si je lutte dans l’horreur de l’agonie, répète-moi le mot que j’ai lu à la voûte du ciel : la mort, c’est l’espérance ! »
