OBSÈQUES DE GEORGE SAND
10 juin 1876.
Le Discours de Alexandre Dumas
Le Figaro – 23ème année n°164 du 12 juin 1876 :
La veille [des obsèques], fort avant dans la soirée, avait été agitée, au salon de Nohant, la question de savoir si l’on parlerait sur la tombe. Les uns alléguaient la simplicité, la réserve et la discrétion qui ont toujours distingué George Sand pour réclamer le silence. Les autres opinaient pour des adieux littéraires. Ces derniers obtinrent la majorité et Dumas fut prié de faire un discours. L'académicien monta dans sa chambre et se mit à l'œuvre. Au jour naissant, on lui annonça que Paul Meurice avait apporté de Paris une oraison funèbre de Victor Hugo et que d'autre part, un conseiller général, M. Périgois, élèverait la voix au nom du pays. Dumas garda par devers lui son discours pour les amis et la Société des gens de lettres qui l'avait prié d'être son organe.
Le Figaro – 25ème année n°162 du 11 juin 1879 :
Personne n'a jamais connu ce discours de M. Alexandre Dumas. Le Figaro a pu se le procurer, et nous le donnons aujourd'hui à nos lecteurs pour l'anniversaire de cette mort à jamais regrettable. M. Dumas retrouvera son manuscrit dans son tiroir, et ne comprendra pas comment la copie en a été prise. Tout ce que nous pouvons lui dire, c'est qu'elle l'a été par quelqu'un de sa plus grande intimité.
Le Figaro – 25ème année n°163 du 12 juin 1879 :
Ayant franchi la borne en publiant hier, à l’insu de Monsieur Alexandre Dumas fils, un discours inédit du même, nous n’hésitons pas à publier la lettre que nous recevons à l’instant :
Mon Cher Figaro
C’est bien le discours que j’avais écrit et que je retrouve en effet dans mon tiroir. Je ne me plains pas de votre indiscrétion, qui est un hommage de plus à Mme Sand. Seulement votre copiste mystérieux a été un peu distrait, et il a mal copié la dernière phrase qui, telle que je la vois imprimée, n’a plus de sens. Au lieu de : « Tu n’as pas besoin de nous ; nous parlerons éternellement d’elle » ; il y a et il faut : « Tu n’as pas besoin de parler de nous ; nous parlerons éternellement d’elle. » …
« Aujourd'hui 10 juin 1876, nous venons pieusement confier à ce petit coin de terre presque inconnu et a jamais célèbre la dépouille mortelle de la plus grande individualité féminine qui ait jamais existé. La postérité nous enviera l'honneur et la joie que nous avons eus de vivre dans le même temps que cette femme illustre, de l'avoir connue vivante, de l'avoir entendue, de l'avoir contemplée, de l'avoir aimée et d'avoir été aimés d'elle ; elle nous enviera jusqu'au chagrin que cette morte nous cause aujourd'hui. C'est que les plus obscurs et les plus humbles paraissent plus grands aux yeux de ceux qui leur succèdent, rien que pour avoir été les contemporains de ces esprits et de ces âmes qui doivent retentir et rayonner dans l'éternité des siècles.
Ces contemporains sont plus grands, en effet, puisque c'est la mission des génies prédestinés de laisser après eux leur pays et leur époque plus grands qu'ils ne les avaient trouvés. A l'heure où je vous parle, des millions de bouches prononcent le nom de George Sand, l'immortalité définitive vient de naître de cette mort imprévue, le monde civilisé sent déjà que quelque chose lui manque et qu'il vient de perdre un de ses meilleurs amis. Tous ceux de l'Europe et du Nouveau-Monde qui entretiennent les peuples des véritables intérêts de l'humanité, leur parlent, à cette heure, et leur parleront longtemps encore de cette femme qui n'a eu d'égale dans aucun temps et dans aucun pays.
Aussi, messieurs, n'ai-je ni l'orgueil ni l'espérance de vous la rappeler comme il faudrait qu'on le fît. Ce n'est pas sous le coup d'une telle mort et pendant les quelques heures qui la suivent que l'on peut peindre, ni même esquisser une telle vie. Il faudrait bien des jours, bien des mois de recueillement et de travail pour arriver seulement à faire une étude à peu près digne du sujet. Cette étude, d'autres la feront, et bien mieux que moi, pour ceux qui n'ont pas connu George Sand, pour ceux qui n'osent pas porter tout seuls un jugement sur les œuvres et les actes d'un penseur, d'un écrivain, d'un philosophe de cette stature.
Il y aura longtemps que nous serons morts à notre tour que l’on discutera encore les idées, les théories, les tentatives de cette vaste intelligence. Moi, je n'en ferai rien, surtout dans ce pays où elle est née, où elle a vécu, où elle a souffert, où elle a aimé, où elle venait oublier qu'elle était illustre, où son inépuisable bonté s'efforçait de cacher son inépuisable génie, dans ce pays où elle a voulu mourir, où elle a voulu reposer éternellement au milieu des siens et où il n'est pas un de vous qui ne la revoie en lui-même, mieux que qui ce soit ne pourrait la montrer.
Je ne sais pas pourquoi il me semble que si cette femme extraordinaire, à qui Paris eût fait des funérailles de reine, a toujours demandé à dormir son dernier sommeil dans le petit cimetière, à côté des plus modestes et des plus obscurs de ses compatriotes, sous, ces grands arbres qui vont la cacher et la défendre à quelques pas de son berceau et du berceau de ses enfants et de ses petits-enfants, c'est qu'elle voulait, son œuvre faite, sa journée finie, se dérober le plus vite possible à sa propre renommée, et ne vivre sa vie éternelle que dans l'amour et le souvenir de ceux qui lui étaient chers.
Nous tous qui l'avons connue, ne nous semble-t-il pas qu'elle nous dit en ce moment :
« Mes bons et chers amis, je suis aise de vous sentir autour de moi si respectueux et si émus. J'ai accompli ma tâche, j'ai fait mon devoir jusqu'à ma dernière heure ; j'ai vaillamment accepté les conditions de cette terre, j'ai porté ma charge d'épreuves, de douleurs, d'amertumes, aussi patiemment, aussi noblement que qui que ce soit ; je n'ai pas déposé, la mort seule m'a retiré des mains l'instrument de travail que Dieu m'avait choisi et confié. Je suis venue tous les jours à mon champ. J'ai labouré ma terre, j'ai semé mon meilleur grain, et je n'ai pris que bien peu pour moi sur la moisson que je vous laisse. J'ai lutté, j'ai combattu pour ce que j'ai cru être le bon, le juste et le vrai si je vous ai de temps en temps consolés, ne m'en remerciez pas, j'en étais plus heureuse que vous ; si je me suis trompée quelquefois, pardonnez-moi, je n'étais qu'une créature humaine, sujette à l'erreur comme toutes les créatures humaines, et je l'ai bien expié ; je n'ai pas demandé le repos ; j'étais prête à travailler encore pour les miens, pour ceux qui m'aimaient, pour ceux qui ne me connaissaient pas, pour ceux même qui croyaient devoir me combattre et me haïr, enfin, pour tous ceux qui souffrent, qui espèrent, qui cherchent, qui attendent.
« La nature veut que je m'arrête, rendez-moi à elle, doucement, simplement. Faites le moins de bruit possible autour de mon lit. Je n'ai pas plus demandé la mort que je n'ai souhaité la vie ; je les accepte toutes les deux comme des ordres du Dieu dont je viens et auquel je retourne. Mais puisque la mort me visite tout à coup, qu'elle soit la bien reçue. Elle a quelque chose à me dire de plus grand que tout ce que j'ai entendu et que tout ce que j'ai dit. Laissez-noua ensemble, ne nous troublez pas, surtout avec le bruit qu'a fait mon nom.
« Rappelez-vous ce que je vous ai répété si souvent : sur ce coin voilé pour nous d'un ciel toujours pur par lui-même, il y a un mot écrit de toute éternité, le mot de la création incessante et du renouvellement continu. Je ne sais dans quelle langue il est tracé ; est-ce dans celle des métaphysiciens, des prêtres, des poètes, des philosophes, des naturalistes ? De quelque façon qu'on l'entende, il se traduira toujours par le mot : Aimer, et je vous ai bien aimés. Adieu, au revoir, et ce qui vous reste de moi, couvrez-le d'ombre, de fleurs et de silence. »
Voilà tout ce qu'il m'a semblé entendre pendant cette longue nuit que je viens de passer sous le toit de cette grande morte. Je savais que j'aurais à parler d'elle ce matin, devant vous, et j'invoquais d'abord toutes les immortelles créations de cet esprit si puissant et si varié ; mais après avoir répondu à mon appel, elles s'éloignaient en souriant, et en me disant à leur tour :
N'essaie pas de nous retenir ; n'essaie pas de nous compter ; ne nous nomme même pas. Nous sommes toutes nées dans cette maison, nous sommes toutes filles de ce pays. Notre mère nous a faites des parfums que tu respires, du chant des oiseaux que tu entends, de la brise qui court dans les feuilles des arbres, du rayon de soleil qu'elles abritent ; tout le monde ici nous connaît, tu n'as pas besoin de parler de nous ; nous parlerons éternellement d'elle. »
